Qui est l'algue verte ?
C'est une algue qui existe depuis toujours contrairement à ce qu'on pourrait penser elle a toujours existé, et le problème c'est qu'elle a proliféré. Elle s'est énormément développée et a amené une gêne sur les côtes bretonnes.
Sont-elles toutes nuisibles ?
Il existe plusieurs sortes d'algues vertes : sont-elles toutes dangereuses ou nuisibles ?
C'est vrai il y a plusieurs espèces d'algues vertes mais il est très difficile de les distinguer. En Bretagne deux espèces sont proliférantes; ce n'est pas l'espèce qui est plus ou moins dangereuse, c'est plutôt le fait de leur accumulation, de leur prolifération et de leur pourrissement sur place qui provoque un danger, et ceci quelque espèce que ce soit.
Pourquoi l'Ulva Lactua et non les autres ?
Comme je vous le disais à l'instant c'est l'Ulva comme les autres. En fait en Bretagne nous avons l'Ulva Lactuca et l'Ulva Armoricana et les deux sont équivalentes du point de vue toxicologique et sanitaire.
Pourquoi la couleur verte ?
Car cela provient de la chlorophylle qu'elles contiennent qui provient elle-même de leurs cellules; c'est un pigment vert et qui n'est pas masqué par d'autres pigments comme dans certaines algues, les brunes, les rouges, etc.
Il y a d'autres pigments qui se surajoutent et qui altèrent un peu la couleur verte. Elles ont une particularité qui les rend facilement proliférantes : c'est une lame avec simplement une couche de deux cellules l'une sur l'autre ce qui fait que les capacité d'échange avec le milieu extérieur sont très grandes et ça leur permet une croissance très rapide.
Que veut dire nitrophile ?
ça veut dire tout simplement dire: phile, qui aime, et nitro, qui est l'azote donc qui aime l'azote. Parce qu'en fait, elles sont capables de pomper une vague chargée d'azote qui arrive avec un orage. Avec le flux d'azote ou de nitrates qui arrive à ce moment là, elles ont une capacité, du fait justement de leur forme, d'échange et donc la capcité d'intégrer très rapidement ce qu'on appelle le «pulse» d'azote qui passe, par rapport à d'autres algues qui ne peuvent pas intégrer, asssimiler aussi vite l'azote.
Dautre part elles ont un avantage par rapport aux autres algues, c'est qu'elles peuvent accumuler beaucoup d'azote et faire des réserves qui leur permettent ensuite de croître longuement et dans la durée alors que d'autres ont épuisé l' azote qu'elles avaient pu prendre. Elles en ont une grosse réserve et ça leur permet de croître pendant plusieurs semaine sur leurs réserves.
Qu'est-ce qu'un thale ?
ça veut dire une lame d'algues. Car l'algue n'est pas bâtie de la même façon qu'un végétal terrestre; pour faire simple, il n'y a pas de système nerveux, donc toutes les cellules qui ont une relation avec l'extérieur sont identiques sur toute la surface de l'algue.
Les autres algues sont-elles nuisibles ? Par exemple les algues brunes.
Non, pas plus, pas moins; comme c'est une algue très mince, elle peut se replier, s'accumuler, se tasser, ce qui favorise le pourrissement donc le dégagement de gaz comme l'hydrogène sulfuré H2S ou comme d'ailleurs le méthane et donc au moins le H2S est écotoxique. Si on mettait d'autres algues à pourrir je pense que ça ferait la même chose, ce qui indique qu'elles ne contiennent pas elles-mêmes quelque chose de toxique. C'est simplement le fait qu'elles peuvent s'accumuler et pourrir à l'abri. Quand on perfore la croûte blanchâtre qui est au-dessus, ça sert de cheminée et c'est par là que sortent les gaz qui sont eux toxiques tout du moins l'un d'entre eux.
Quelles sont les algues présentes dans les marées vertes ?
Ce sont les espèces Armoricana et pas Lactuca. Cette dernière, l'Ulva Lactuca est un ancien nom qui recouvrait un nombre d'espèces différentes. En fait la classification de ces algues est très compliquée et sujette à caution.
En plus selon ce qu'elles ont dans leur milieu, à l'époque de la croissance de leurs bactéries – vitamines, etc. - elles ont tendance à prendre des formes différentes et donc maintenant on essaie de les différencier par des analyses très fines de leurs protéines mais cela ne présente guère d'intérêt de savoir si telle ou telle espèce existe en Bretagne car elles se comportent grosso-modo de la même façon.
En quelle année la prolifération des algues vertes a t-elle été constatée pour la première fois par des scientifiques ?
Je ne pourrais pas répondre avec exactitude. On l'a vue apparaître dans la presse, ça a commencé à poser un problème au début des années 70. Mais on a remarqué sur de très anciennes photos aériennes de la baie de Lannion (Côte d'Armor) des tâches noires qui sont visiblement des algues vertes, mais il y en avait énormément moins que maintenant. On peut vraiment dater le départ des marées vertes du début des années soixante-dix.
A quelle période de l'année le phénomène est-il particulièrement visible ?
Au début il était surtout visible au mois de mai, juin et juillet puis la saison s'est allongée : maintenant c'est durant les mois d'août et de septembre voire de novembre. Par exemple à Saint Michel-en-Grèves au moment de la commémoration du 11 novembre le maire m'a raconté qu'il avait trouvé les tombes du cimetière proches de l'estran recouvertes d'algues vertes à la suite d'une tempête; donc maintenant les moments forts sont la fin du printemps et l'été parce que les conditions naturelles sont les plus favorisantes à ces périodes. La température est élevée, ce qui favorise la croissance, l'éclairement est élevé, et après un certain délai, tout se met en route et aboutit à une croissance maximum.
Pourquoi ce phénomène est-il récurrent ?
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il y a toujours un excédent d'azote dans l'eau qui arrive et qui stagne dans les prenières vagues et donc ce milieu trop riche favorise cette algue qui est spécialement adaptée à un milieu riche, plus que les autres et du coup lors de la mise en concurrence c'est elle qui gagne.
Elle en arrive même à s'autolimiter. Dans le rideau de la zone où ça déferle, les algues s'accumulent et ça fait comme une soupe qui amortie la houle. Il y a tellement d'algues dans l'eau qu'elles font ce que l'on appelle de l'autoombrage. Celles qui sont en bas n'ont pas assez d'éclairement pour pouvoir croître; donc elles se limitent.
Quand ce phénomène est apparu, est-ce qu'on y a prêté attention ?
Non. Effectivement on y a pas prêté attention. Et puis il n'est pas apparu de façon linéaire. Il y a eu des années fortes et des années moins fortes. Et il faut voir sur plusieurs années la tendance générale.
Comment se reproduit l'algue verte ?
Et bien il y a deux formes de reproduction.
Soit c'est un espèce de bouturage, c'est-à-dire que l'algue se casse et c'est comme des boutures : chaque débris va de nouveau croître. Soit elle est sexuée, il y a des ovules et des spermatozoïdes, puis fécondation et fabrication d'une plantule qui s'accroche sur tout ce qu'elle trouve et qui, lorsque les conditions seront favorables, se développera.
Il existe une autre forme de reproduction que l'on appelle par spores.
Il n'y a pas besoin de reproduction (donc d'organes mâle et femelle). C'est une reproduction qui se produit en quelque sorte à l'intérieur de la cellule. Elle fabrique de minuscules plantules et lorque la cellule explose elle libère les spores. C'est le même phénomène que pour les fougères.
Quelles sont les conséquences sur l'environnement ?
C'est une question qui est assez peu investiguée, assez peu recherchée, sur laquelle on n'a pas d'idée définitive, mais grosso modo il n'y a pas un impact énorme. Il y a un impact très fort sur l'estran qui est la partie entre la haute mer et la basse mer. Et là c'est une zone qui par nature est déjà très instable à cause de la houle des tempêtes qui viennent parfois tout chambouler.
Donc quand les algues se déposent, tout ce qui est en dessous et qui reçoit le jus de pourriture devient mort. Mais la recolonisation par les larves qui viennent de l'extérieur est très rapide aussi. C'est un inconvénient mais qui n'est pas énorme. Par contre, il y a un aspect qu'on a redécouvert récemment, c'est un aspect sanitaire.
Quels sont les éléments dont elle a besoin pour se développer ?
Elle a besoin, comme toutes les autres d'ailleurs, d'azote et de phosphore, ce dont on parle le plus. Il y a une réserve de phosphore dans les sédiments du bord de mer. Une réserve qui est énorme et qui est telle qu'elle peut être libérée au fur et à mesure de la demande en phosphore.
L'azote, lui, ne fait que passer. Il n'y a pas de réserve, ou très peu dans les sédiments. Et donc c'est ça qui va limiter. Quand il y a de l'azote, ça marche très bien car on a vu qu'elle peut l'assimiler très vite et faire des réserves, dans son petit sac à dos ! En revanche quand il n'y en aura plus assez, elle est carencée, alors qu'il y aura encore du phosphore.
Est-ce que l'algue verte existe naturellement sur ce type de littoral ?
Tout à fait et je parlai tout à l'heure des photos aériennes de 1951, à l'époque où on en trouvait que des traces.
D'où viennent les flux de nourriture dont elles se nourrissent ?
A 95 ou 98 %, c'est d'origine agricole intensive. C'est l'intensification de l'agriculture qui en est la cause, clairement. Parfois, dans certains sites, c'est effectivement une station d'épuration qui marche mal qui peut générer ça mais on le corrige facilement.
Pourquoi meurent-elles au bout de quelques mois ?
Eh bien c'est une chose que l'on ne sait pas exactement; ce qu'il y a, c'est qu'au bout d'un moment, les apports de sels nutritifs, dont les nitrates, deviennent moins importants au cours de la saison.
Ce qui compte ce n'est pas la concentration en sels nutritifs de l'eau qui arrive, c'est le flux de sels nutitifs. Donc il y a une différence; on peut avoir un cours d'eau tout petit avec un débit minuscule, un pipi de chat, mais très très chargé. Ce qui compte au cours de la saison, c'est que le débit des fleuves a tendance à diminuer puisque ce qu'on appelle l'étiage, c'est-à-dire le minimum de débit d'eau des rivières, se produit en général vers septembre-octobre.
Donc effectivement, à partir du mois de juillet-août, il y a un peu moins de débit et la concentration en nitrates a aussi tendance à diminuer.
Donc moins de débit signifie moins de concentration, ça fait moins de flux à tous les coups et les algues deviennent carencées en azote.
Pourquoi, après dix mètres de profondeur, ne sont-elles plus présentes ?
Eh bien d'abord, elles sont présentes au-delà de dix mètres de profondeur. C'est ma grande fierté d'avoir trouvé dans mon travail de recherche qu'il y en avait jusqu'à vingt mètres, ce qui n'était pas soupçonné avant. Donc elles sont présentes et là, j'ai une dissession avec un collègue, je suis moi persuadé qu'en fait elles commencent à croître assez profondément et un peu partout d'ailleurs de un mètre à zéro mètre, et que petit à petit au fur et à mesure qu'elles grossissent, elles sont prises par le mouvement de la houle sur le fond qui produit un phénomène de saut, de saltation et que petit à petit tout doucement elles s'approchent pérodiquement de la côte.
Par l'effet de la houle en surface le mouvement de l'eau en profondeur est amorti mais il y en a quand même un au niveau du sédiment qui fait qu'elles cheminent doucement. De temps en temps elles ont tendance à reculer. Globalement sur plusieurs semaines elles arrivent à la côte.
En général elles sont bloquées dans la zone de déferlement où elles trouvent des conditions bien meilleures pour leur croissance que en profondeur.
J'ai fait des tests avec une stagiaire qui ont parfaitement montré qu'il y a une croissance non négligeable en profondeur mais qui est moins forte que celle qui a lieu dans les petits fonds.
Et les pêcheurs le savent bien parce que quand ils posent leurs filets maillants et qu'ils ramassent un paquet d'algues comme ça, pour eux c'est l'enfer parce qu'ils ont vingt-quatre heures pour retrouver leurs filets et le libérer de ces algues qui pèsent des tonnes. C'est bourré d'algues...
L'azote va en diminuant à partir de mars-avril. Seulement il faut le temps que les algues augmentent de taille, se divisent, se reproduisent et prolifèrent. Cela ne va pas se faire instantanément. Ce n'est pas au moment où il y a le plus d'azote que l'on va trouver le maximum d'algues vertes. Cela va être un peu après; il y a un décalage, le temps que les algues se développent.
Pourquoi certains secteurs sont-ils plus touchés que d'autres ?
Bonne question. C'est qu'en fait il y a des zones préférentielles. Il faut, pour que ça se développe, la marée verte, que la plage soit de grande taille et, ça va de pair d'ailleurs, que la pente soit faible, ce qui fait que lorsque la zone de déferlement va se déplacer, ça va toujours être dans une zone peu profonde.
Et pendant tout le temps, basse mer ou haute mer, les algues présentes vont être en position idéale, c'est-à-dire avec une faible hauteur d'eau ce qui signifie donc un éclairement fort.
Au printemps, la température se réchauffe plus vite à cet endroit là que par dix mètres de fond. C'est logique : on voit bien quand il y a eu du soleil que la mer remonte dessus et que c'est chaud. Tout cela accélère la croissance.
Et donc, il faut également que cela soit une zone asez rétensive, c'est-à-dire que l'eau n'y est pas réellement renouvelée. Elle fait du va-et-vient sur place avec la marée, et c'est la même eau qui fait ça.
Les algues qui sont dedans sont toujours en place au bon endroit là où il y a la croissance. On appelle ça des zones où le courant résiduel – le résidu, une fois qu'on a enlevé le va-et-vient de la marée – est nul.
Alors qu'il y a des zones où le courant est loin d'être résiduel, où la particule d'eau commence là à mer haute, puis descend là à mer basse mais ne remontera pas à mer haute suivante; elle fera ça ( gestes du bras pour illustrer son propos), et donc les algues et l'eau vont se trouver disperser et on ne trouvera pas de marée verte.
En revanche de l'eau qui fait ça comme dans une bassine, là effectivement il y a tout ce qu'il faut pour que la marée verte se développe.
Quelles sont les zones de prolifération à Brest ?
Eh bien, c'est beaucoup la plage du Moulin Blanc. Il y a d'autres endroits. Encore une fois c'est les endroits où il y a des anses, des espèces de petites baies le long de la côte et une des principales, où le phénomène y est bien visible d'ailleurs, c'est celle du Moulin Blanc, encore que c'est fréquemment ramassé; la municipalité fait passer fréquemment des engins pour tamiser.
Il y en a d'autres au débouché de l'Aulne, en aval de Landévennec; il y en a une autre le long d'une jetée extérieure du port de commerce; il y en a eu également à Kéraliou du côté de la presqu'île de Plougastel. Je n'ai pas tous les sites en tête mais la rade de Brest n'est pas la plus importante, ce n'est pas celle qui est la plus chargée.
Quelles sont les particularités de la rade de Brest ?
La particularité de la rade de Brest c'est qu'elle est ramassée beaucoup plus souvent qu'ailleurs. La municipalité a à coeur de pouvoir dire : on a une belle plage où il n'y a pas de marée verte. Et effectivement ils en ramassent tous les jours lors de la saison touristique. Et en cette saison, automne-hiver, ils ramassent quand il y a un apport.
Et les apports se font par vent de sud ouest, souvent. Il peut n'y avoir rien du tout une journée et le lendemain on en trouve plein parce que le vent, par l'intermédiaire de la circulation de l'eau, les a ramenées à la côte.
Quelles sont les solutions pour traiter ce problème des marées vertes ?
Il y a deux sortes de solutions : le curatif - comme pour traiter une maladie qui est déjà déclarée - qui consiste à ramasser pour empêcher que ça pourisse et que ça continue à se développer à partir du stock qui est en place. Il s'agit de diminuer le stock pour essayer de tarir la source.
Puis il y a une autre solution, c'est le ramassage mais c'est en jeu depuis déjà vingt ans, plus de vingt ans même. Mais bon, cela ne fait qu' «écrêter» le problème.
Et puis il y a des choses préventives, c'est-à-dire pour éviter que se déclenche la maladie; là, il faudrait diminuer, je dis bien diminuer au conditionnel, de façon significative, les arrivées de nitrates par les petits cours d'eau ou les gros d'ailleurs. Eh bien pour le moment on attend toujours, en dépit de Prolittoral. Des actions sont menées mais on attend toujours une diminution significative qui porterait ses fruits.
Quelles recherches avez-vous faites sur l'algue verte ?
C'est un problème très intéressant à étudier mais la solution elle, se fait attendre, malheureusement; ça a été mon dernier sujet de travail pendant quatre, cinq ou six ans, je ne sais plus exactement.
par Michel Merceron, ancien chercheur à l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer)